Faire une mesure est une chose courante dans nos vies : nous le faisons lorsque nous pesons des légumes, regardons un compteur kilométrique, mesurons la longueur d’une table ou encore prenons la température. Si les résultats vont de soi, il n’en reste pas moins que les mesures reposent sur des concepts physiques que l’on peut discuter et sur des conventions arbitraires. Pire encore, alors que les longueurs, masses, vitesses ou températures sont des grandeurs mesurables, il en existe qui ne le sont pas.

 

La mesure et l’espace

 

Une dimension particulière nous permet d’introduire la notion d’espace. Quand je dis espace, je parle de l’objet mathématique et non pas de l’univers. Si vous ne comprenez pas, imaginez-vous le cas suivant : vous voulez mesurer la longueur d’un pantalon et vous avez un ruban gradué. Dès l’instant où vous prétendez pouvoir utiliser un tel objet, vous faites appel à la notion d’espace. En effet, comment mesurer une longueur s’il n’existait pas un concept dans lequel deux points peuvent être séparés. Cette séparation, appelée distance est telle que l’on puisse intercaler un objet entre ces deux points. L’espace est donc avant tout caractérisé par son étendue.

 

Cependant concernant les dimensions comme la masse, la température ou l‘intensité de courant, la notion d’espace n’est pas aussi intuitive, c’est même étrange d’en parler pour ces dimensions là. Mais on parle quand même d’écart entre deux masses ou températures, parce que l’on sait faire des mesures relatives. Cet écart ne constitue tout de même pas un espace à proprement parler.

 

Ecart relatif et étalons

 

En physique ce sont surtout les écarts relatifs que l’on sait mesurer. Quand on mesure la vitesse d’un objet, c’est toujours par rapport à un autre. Un radar automatique mesure votre vitesse par rapport au sol. Vous pourrez donc toujours argumenter du caractère arbitraire d’une telle mesure, mais n’espérez pas me convaincre car cette mesure est tout à fait justifiée : ce sont les objets fixés au sol qui sont les plus dangereux pour les automobilistes, il est donc important de mesurer votre vitesse par rapport à ceux-ci. Ce caractère relatif est présent lorsque l’on mesure la tension électrique, les longueurs, les masses et même les énergies. Nous ne mesurons que des écarts entre objets bien définis.

 

Quand vous mesurez une longueur vous le faites par rapport à une référence arbitraire qui a été choisie pour définir le mètre. Le kilogramme est définit par rapport à un objet bien précis dont on a décidé qu’il pèserait un kilogramme. Quand vous pesez un objet avec une balance, cette dernière effectue une comparaison entre l’effet produit par cet objet et celui produit par le kilogramme de référence.

Cette définition du kilogramme est si importante pour nous qu’il existe un institut dédié à la gestion des unités de mesure : le Bureau International des Poids et Mesure. On peut trouver sur le site de ce dernier le commentaire suivant :

 

[…] La masse du prototype international du kilogramme [noté K] est toujours égale à 1 kilogramme exactement, m(K) = 1 kg. Cependant, en raison de l’accumulation inévitable de polluants sur les surfaces, le prototype international subit une contamination réversible de surface d’environ 1 µg par an en masse. C’est pourquoi le Comité international a déclaré que, jusqu’à plus ample information, la masse de référence du prototype international est celle qui suit immédiatement le nettoyage-lavage selon une méthode spécifique. La masse de référence ainsi définie est utilisée pour étalonner les étalons nationaux en platine iridié.

 

La leçon à retenir est qu’on sait très difficilement faire des mesures absolues. L’autre leçon est que l’on peut voler le kilogramme.

 

Dimensions fondamentales et unités dérivées

 

Quand vous faites une mesure, vous mesurez une dimension d’un objet. Il n’existe que sept dimensions fondamentales en physique : c’est à dire que si vous faites une mesure elle est obligatoirement d’un des sept types. Les trois plus importantes sont la masse, la longueur et le temps. S’ajoutent à cela la température, la quantité de matière, l’intensité électrique et l’intensité lumineuse. Avec ces dimensions là vous pouvez tout mesurer dans l’univers. En fait on ne sait rien mesurer d’autre.

 

Mais attention de ne pas confondre dimension et unité. En effet, si la masse est une dimension, elle s’exprime dans une unité, par exemple le gramme. Pour les longueurs, l’unité sera le mètre par exemple, mais ça peut être le mille marin, le pied, le pouce … La température est une dimension, physiquement elle ne dépend pas de l’unité, l’unité est arbitraire. La dimension est physiquement unique, définit par des phénomènes. C’est pareil pour les six autres dimensions !

 

Dans le cas où la mesure n’est pas directement d’un de ces types fondamentaux ce n’est rien, car il s’agît alors d’une unité dérivée. Par exemple concernant la mesure de la vitesse, elle implique une longueur et le temps. On peut facilement retrouver ces dimensions fondamentales. Pour la vitesse par exemple on se base sur sa définition :

 v=\frac{d}{t} avec v la vitesse, d une distance et t le temps qu’il a fallu pour parcourir la distance d. Pour mesurer une vitesse il vous faut donc mesurer le temps et mesurer la longueur parcourue.

L’énergie nécessite une masse, une longueur au carré et un temps au carré. Pour le savoir prenons une définition de l’énergie, n’importe laquelle. Par exemple l’énergie cinétique :

 E_c=\frac{1}{2}mv^2, or v^2=\frac{d^2}{t^2}, alors  E_c=\frac{1}{2}m\frac{d^2}{t^2}. On a bien retrouvé l’expression de l’énergie en fonction de nos dimensions fondamentales. Mesurer l’énergie revient donc à mesurer une masse, une distance au carré et un temps au carré. On voit que pour ce cas-ci ce n’est pas aussi évident que pour la vitesse. Un temps au carré, qu’est-ce que c’est ? C’est étrange mais n’empêche en rien la grandeur d’exister, il suffit de mesurer une durée et de la mettre au carré. Ce n’est peut être pas une explication très profonde mais sachez que ça ne gène en rien. Il existe même des grandeurs exprimables avec des mètres à la puissance 4, une dimension au delà du volume. Ça ne veut pas dire grand chose et essayer de comprendre ce qui se trame derrière nécessiterait de comprendre d’où vient cette grandeur et les phénomènes physiques sous-jacents, ce qui n’est pas l’objectif ici.

 

Les grandeurs non mesurables

 

Il existe cependant des grandeurs qui sont issues des dimensions fondamentales, mais ne sont pourtant pas mesurables. Comme on l’a vu plus haut on ne peut pas mesurer directement l’énergie. Mais on peut s’arranger et passer par des intermédiaires, mesurer la vitesse et la masse par exemple. L’entropie est de ces grandeurs non mesurables. L’entropie est la mesure du désordre, c’est une notion très abstraite, issue d’une définition complexe. C’est difficilement envisageable de la mesurer directement. Cependant ce concept se voit décrit par des formules faisant appel à des objets que l’on peut mesurer. Ainsi, on peut indirectement mesurer l’entropie, ou du moins la calculer à partir de grandeurs comme la température.

 

Cet exemple est intéressant parce qu’il permet d’introduire le concept de mesure dans d’autres domaines où la mesure est importante, comme en biologie, en économie ou en sociologie. Comment mesurer le PIB, la production d’un pays ? Il faut deux choses : premièrement passer par une définition qui corresponde bien à ce que l’on veut mesurer, deuxièmement que cette définition contienne des grandeurs mesurables.

D’après Wikipédia, une définition satisfaisante du PIB d’un pays est la suivante :

 PIB = C + G + I + X - M avec C la consommation, G les dépenses publiques, I les investissements, X les exportations, M les importations.

Cette définition semble satisfaisante, mais reste ouverte à discussion. En effet rien ne dit que ces 5 termes suffisent à calculer un PIB réaliste. Par exemple doit-on tenir compte de la fraude ? Doit-on rajouter un terme ou en remplacer un ? Ces questions sont intéressantes parce qu’elles sont présentes dans toutes les sciences et nous permettent de comprendre que toutes les sciences sont inexactes. En effet les mesures sont toujours relatives et les grandeurs définies par nous, ainsi il y a toujours des incertitudes. Mais ces incertitudes peuvent être estimées et comparées à la précision requise. Une base essentielle de l’honnêteté scientifique est de donner les incertitudes qui accompagnent les mesures.

 

Un exemple de mesure en sciences sociales

 

D’autres exemples existent. Un exemple connu en sciences sociales va nous permettre d’en dire encore plus sur ce qu’est une mesure. Ceci constitue une illustration de comment on peut construire une grandeur, élaborer une mesure et décider si cette mesure est pertinente ou non. J’ai choisi l’exemple des sciences sociales pour montrer que la notion de mesure est très générale.Mais cet exemple illustre comment une grandeur est construite et justifiée par la mesure. Comment on peut élaborer une mesure et ce qui est important quand on cherche à créer ce genre de choses. Le côté arbitraire qui peut ressortir de ces mesures est aussi présent en physique. Les objets étant plus simple c’est moins frappant mais il y a toujours une part d’arbitraire, ce qui ne veut pas dire que les choses soient absurdes et injustifiées. Arbitraire ça veut juste dire qu’il faut définir les choses d’une certaine manière, ça n’empêche pas d’avoir une description réaliste des choses.

 

Bourdieu a notamment développé dans son livre “La distinction” les notions de capital social, de capital culturel et de capital symbolique. Pour un individu, le capital social représente toutes les relations sociales, le capital culturel tous les savoirs, le capital symbolique toutes les connaissances reçues d’un milieu social (art, religion, savoir-vivre …). Ces grandeurs sont pertinentes car elles font références à des objets et interactions concrètes, mais une fois définies, comment les mesurer ? C’est là que les méthodes d’analyse et les incertitudes qui lui sont propres apparaissent. On voit que ces dernières dépendent de l’objet considéré, pour comprendre une mesure, il faut donc comprendre l’objet. Ici il s’agît de mesurer l’humain en société, il faut donc s’attendre à une mesure assez variable et pas aussi précise que la distance Terre-Lune.

 

On ne sort pas son laser ou son thermomètre, mais on fait des entretiens, on étudie les gens, leur contexte, les éléments qui ont du sens pour eux et on essaie d’en tirer des généralités. Travailler sur l’humain n’est pas une mince affaire, on ne met pas facilement des chiffres derrière les humains et Bourdieu l’avait compris. C’est pour ça que son travail ne contient pas une énorme quantité de chiffres, mais de toute façon pas besoin. Certains sciences sociales complexes face à l’apparente précision des maths ou de la physique, mais précision n’est pas exactitude.

 

Chez Bourdieu il y a bien sûr des analyses et des statistiques mais pas non plus une avalanche inutile de chiffre, on a vu de toute façon que ceux-ci étaient très limités pour décrire les individus. Ceci ne l’a donc pas empêché de tirer une analyse satisfaisante des goûts et styles de vie. Il faut juste les prendre pour ce qu’elles sont : une mesure qui permet de classer des catégories d’individus selon leur environnement social, le milieu dont ils proviennent, qui peut expliquer en partie leurs goûts et leurs motivations. Mais ça ne permettra jamais de différencier chaque individu ni ne dira que nos vies sont totalement décidées par notre milieu social.

 

C’est exactement ça la force de la mesure, c’est de pouvoir confirmer ou non une représentation. Une fois des grandeurs définies on cherche à les mesurer pour voir ce qu’elles valent. L’autre chose importante à propos des mesures c’est qu’elles ne sont pas nécessairement chiffrées.

Une théorie explicative doit s’appuyer sur des mesures pour prendre du sens et obtenir le status de description réaliste. Plus précisément dans son analyse Bourdieu a positionné des thèmes dans un espace des positions sociales et des styles de vie. Cet espace n’est pas celui de la largeur et la longueur, mais celui du capital économique/culturel et du capital total. On peut ensuite constater qu’il y a des tendances et que le mode de vie d’une personne dépend de nombreux facteurs sociologiques. Si comprendre plus en détail le travail de Bourdieu à ce sujet, vous pouvez lire l’annexe ci-dessous.

 

En résumé

 

N’oubliez donc pas que les mesures sont relatives, entachées d’incertitudes liés aux appareils, aux méthodes et aux objets, pas nécessairement chiffrées. Ceci nous permet de dire que les sciences ne sont donc pas exactes puisque les mesures ne sont pas infiniment précises. On peut quand même utiliser les mesures pour vérifier des théories ou les rejeter. Elles sont utilisées dans tous les domaines de la science, et même au quotidien.

 

De plus les mesures sont discutables, on peut mesurer un objet de plusieurs manières en considérant différentes hypothèses ou différentes grandeurs. Les résultats dépendent de comment on considère les objets. Ces objets sont décrits selon des termes qui peuvent paraître arbitraires mais s’il permettent d’atteindre une description réaliste alors leur caractère arbitraire devient justifié. Le travail de Bourdieu a permis d’illustrer ce fait.

 

Annexe

 

Sur l’image se trouve un résumé du travail de Bourdieu. J’explique ici comment lire le graphique.

Espace des positions sociales et espace des styles de vie. Nicolas Lardot, Wikipédia.

 

De manière générale les groupes sont positionnés de droite à gauche selon qu’ils représentent majoritairement un capital économique ou majoritairement un capital culturel. Un instituteur aura moins de capital économique qu’un artisan, mais l’instituteur aura généralement plus de capital culturel. Plus une personne est en haut sur le graphique plus elle a de capital en général – plus de capital économique, de culturel, de relation, d’influence …

 

Prenons maintenant l’exemple d’un individu qui serait un artisan jouant à la pétanque. Il est positionné sur l’espace du côté du capital économique + et du capital culturel – . Il y a un tendance qui positionne cet individu dans un style de vie proche de celui des petits commerçants et des exploitants agricoles. Il a une légère tendance à voter à droite. Le Pernot fait en général partie de ses boissons.

Bien sûr si vous êtes artisan ce ne sont pas des choses qui absolument font partie de votre vie, mais ce sont des tendances. Bourdieu a constaté des similarités dans le mode de vie de gens positionnés à cet endroit du tableau. Le tableau d’ailleurs est bien plus fourni que ça mais il est simplifié pour permettre une meilleure lecture.

 

Prenons un autre exemple, en haut à gauche cette fois-ci : il y a une tendance qui montre que les professeurs du secondaire votent plutôt à gauche, aiment la marche et la montagne, ce qui est partagé par les artistes. Leur capital est majoritairement culturel.

 

Encore une fois je le redis, la réalité n’est pas aussi caricaturale, mais c’est bien ça faire une mesure, c’est mettre de côté une partie du réel pour résumer avec plus ou moins de précision un objet, ici l’humain en société. Pour la physique il en va de même, lorsqu’on mesure la longueur d’un objet, on oublie tout le reste, que ce soit une pierre, un enfant, une maison, une planète …

 

Pour bien comprendre ce que dis Bourdieu il faut voir que derrière tout ça il y a un modèle, une théorie, et de nombreux exemples qui tendent à montrer que l’on peut identifier des styles de vies différents selon notre milieu, notre contexte. Derrière la mesure se cache une analyse et une construction. Derrière la mesure il y a des grandeurs bien définies, comme le capital symbolique. Enfin vous pouvez constater par vous même que ces mesures sont purement relatives. Les gens sont positionnés les uns par rapport aux autres.

Leave a Comment